Mais qu’ont-ils donc dans leurs paniers ?

 

Mais qu’ont-ils donc dans leurs paniers,

Ces mycologues aux bras griffés par les ronces et les framboisiers,

Qui, le couteau au poing, ont affronté tant de dangers :

Le sanglier traqué, un jour gris de battue ;

L’attaque de la tique famélique,

Attendant sur sa fougère le moment de se dropper ;

Le garde forestier, qui sans sommation,

Leur tombe sur le dos pour verbaliser ;

La longue errance dans la pessière

Quand, entre chien et loup, tous les chemins se ressemblent ;

Mais qu’ont-ils donc dans leurs paniers ?

 

* * *

 

Une armillaire couleur de miel emmitouflée dans sa chaussette ;

Un gomphide glutineux si baveux que même les limaces le dédaignent ;

Un coprin pie qui n’arrête pas de jacasser ;

Une amanite solitaire préférant rester dans son coin ;

Un cèpe bronzé faisant la sieste sous son grand chapeau ;

Un marasme à odeur d’ail que ses voisins tiennent à distance ;

Une amanite gracile exhibant bague et ombrelle blanche ;

Une lépiote déguenillée dont le chapeau est tout effiloché ;

Une russule comestible, comme toujours habillée trop court ;

Un inocybe pudique qui commence à rougir ;

Un satyre puant perversement embusqué dans un œuf ;

Une lépiote féline ronronnant dans un rayon de soleil ;

Un agaric auguste qui se repose sur ses lauriers ;

Un cèpe de Bordeaux, la tête remplie de vers bien qu’il ne soit pas poète ;

Une collybie maculée, un peu gênée d’être ainsi tachée ;

Une russule fétide dont la fraîcheur laisse à désirer ;

Un cortinaire pailleté qui s’apprêtait à faire la fête ;

Un bolet élégant, attentif à ne pas abîmer son chapeau ;

Une stérée hirsute qui n’a pas eu le temps de se recoiffer ;

Et un couple d’inocybes arrachés à leur litière au lever du jour.

 

* * *

 

Un clitocybe inversé, sens dessus dessous ;

Un bolet parasite cherchant des poux à ses voisins ;

Une calvatie en coupe qui en a visiblement ras le bol ;

Un tricholome prétentieux toisant ses congénères au fond du panier ;

Un bolet poivré qui sent la moutarde lui monter au nez ;

Un cortinaire triomphant qui pour l’instant fait profil bas ;

Une collybie beurrée dissimulant un petit ver ;

Un clitocybe anisé qui prendrait bien un dernier pastis ;

Un lyophylle aggrégé qui n’a pas de leçon à donner ;

Une trompette des morts encore sonnée d’avoir été déterrée ;

Un bolet rude qui en a vu bien d’autres ;

Un sparassis crépu qui ne passe pas l’éponge sur ce rapt ;

Une amanite épaisse essayant de passer à travers les mailles du filet ;

Un hydne cure-oreille qui affirme connaître un bon tuyau ;

Un pleurote jaune se faisant beaucoup de bile ;

Un lactaire tranquille qui ne voit pas le danger ;

Un clitocybe nébuleux que personne n’a compris ;

Une galère marginée bien consciente du marasme ;

Un marasme des Oréades pour qui c’est la galère ;

Et une pézize veinée qui aujourd’hui n’a vraiment pas de veine.

 

* * *

 

Un lactaire controversé tentant d’imposer son avis ;

Un tricholome équestre qui monte sur ses grands chevaux ;

Une pholiote changeante ne sachant plus à qui se rallier ;

Un gomphide helvétique qui tient à rester neutre ;

Un hygrophore perroquet répétant tout comme un sot ;

  Un cortinaire sanguin dont le sang n’a fait qu’un tour ;

Un bolet cramoisi qui ne contrôle plus sa colère ;

Une pholiote ridée prenant les choses avec sagesse ;

Un pleurote en huître qui rentre dans sa coquille ;

Un bolet de fiel exprimant son amertume ;

Un lactaire trivial que la peur fait suer à grosses gouttes ;

Un tricholome sinistre dont la mine n’annonce rien de bon ;

Un entolome livide qui ne se remet pas de ses émotions ;

Une boviste plombée ne desserrant pas les dents ;

Un anthurus d’Archer qui lève les bras au ciel ;

Un hébélome croûte de pain cachant ses pleurs sous son chapeau ;

Une chanterelle en tube n’ayant plus le cœur à chanter ;

Une bulgarie salissante qui broie du noir ;

Un tricholome argenté soutenu par ses frères d’infortune ;

Et un coprin chevelu qui se fait un sang d’encre pour sa bande de copains.

 

* * *

 

Un lactaire de l’épicéa que l’effroi fait virer au vert ;

Un bolet satan pour qui commence l’enfer ;

Un lactaire coulant dont rien ne peut arrêter les larmes ;

Un ganoderme luisant qui reste de bois ;

Une amanite à cerne sombre manifestement épuisée ;

Une collybie tordue par un rire hystérique ;

Un coprin micacé qui a déjà le pied cassé ;

Un agaric sanguinolent victime d’un mauvais coup ;

Une amanite martelée à grands coups de pied ;

Une russule émétique au bord de la nausée ;

Une amanite étranglée qui n’arrive plus à respirer ;

Une nonette voilée donnant les premiers soins ;

Un cordyceps militaire qui prend les armes ;

Un mycène en casque sur le point d’attaquer ;

Une helvelle en selle prête à charger ;

Une amanite panthère, toutes griffes dehors ;

Une pézize en bouclier cherchant à se protéger ;

Une lépiote à lames rouges tout ensanglantées ;

Une clavaire en massue tournoyant dans la bagarre ;

Et un mycène pur qui croyait encore en la fraternité.

 

* * *

 

Yolande Mertens

 

                   

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Cercle de Mycologie de Bruxelles